Vincen Beeckman à la Devinière

On ne sait pas où on va mais on veut aller plus loin. Pouvoir être fou. Donner à voir ce qu'on ne veut pas voir. Des gens, avec des sensibilités fortes. Des personnes mises de côté. Leur apporter une fierté méritée.

En septembre 2020, La «S» s'est engagé dans l'accompagnement et la production d'une résidence un peu particulière, non tant pour son contenu que pour le fait qu'elle se déroule hors ses murs et sans ses artistes habituels.

Ce projet au long cours est porté par Vincen Beeckman, photographe contemporain bruxellois, aussi talentueux que profondément humain.

C'est dans le cadre de la préparation de deux expositions importantes autour de la photographie dans l'art brut (Photo Brut, Bruxelles 2022) que Vincen a rejoint les résidents de la Devinière pour quelques expérimentations autour du medium photographique.

Basée dans une ancienne ferme près de Charleroi, la Devinière est un lieu de psychothérapie institutionnelle, accueillant des cas lourds, ceux que l'on estime «définitivement perdus» pour la société. Mais avant tout, la Devinière est un lieu de vie, de liberté et de confiance réciproque entre résidents et soignants.

A travers son récit, ses anecdotes et les images qu'il envoie chaque semaine, Vincen est le témoin privilégié d'un projet basé avant tout sur la rencontre avec l'Autre, un autre pour lequel Vincen a le don de se mettre en retrait pour mieux lui laisser prendre la lumière.

Dans cette série sur la Devinière, nous pourrons ainsi suivre une expérience d'art relationnel sans nulle autre pareille

Un premier témoignage de Vincen sur cette résidence si particulière

Quand je suis rentré pour la première fois à la Devinière, j'ai senti comme une famille, une sorte de cocon où les résidents, que l'on appelle «Les Gosses» (certains sont là depuis leur plus jeune âge), et leurs animateurs m'ont accueilli chaleureusement en m'intégrant avec naturel dans ce groupe hétéroclite.

Chaque visite s'articule presque toujours autour du même tempo.

Jean-Claude me fait des tours de passe-passe ou soulève des objets divers plus lourds les uns que les autres, puis me propose des parties d'échecs contre un voyage à la mer, malheur au perdant. Éric construit des cabanes dans la cour intérieure de la ferme et me demande de manier le marteau avec lui. Greg crie sa joie ou sa colère. Laetitia parle d'ACDC ou de son dernier petit ami, Jean-Luc assemble des puzzles, Philippe écoute les résultats de foot du Sporting de Charleroi ou fait des réussites sur son ordinateur avec une musique de Gilles de Binche tonitruante, Zack sautille sur place et me parle de gendarmes qui vont me mettre en prison, Cathy alias Madame me supplie de le photographier (il s'appelle Georges en réalité) alors que Stéphanie me transperce de son regard glaçant. Tommy vient me saluer amicalement par une petite bise, Jessy, torse nu hiver comme été, me questionne sur le comment ça marche... Comment ce truc devient une photo ? Comment, nous on devient une photo ? Pourquoi l'âne devient une photo ?

Chaque semaine la même ritournelle mais aussi énormément de surprises, impossible de savoir de qui se passera dès que la porte au code 1234 aura été franchie, qui sera triste ou heureux, motivé et disponible ou renfermé et inabordable. Mais dans tous les cas, ce sera l'occasion de passer du temps avec mes amis, pour leur apporter des photos, pour faire de nouvelles images, pour dessiner ou peindre, pour détruire des reproductions de manière « esthétique » ou anarchique, pour raconter des histoires, blaguer, faire des prises de son ... pour venir aux nouvelles et être à leur écoute. Une collecte de moments et d'échanges, de petites touches de vie, ensemble.

Parfois rien de particulier ne se passe et en somme c'est déjà beaucoup ... Et puis d'autres fois, une impression d'une multitude d'événements qui s'estompe en un souvenir nébuleux tellement ça m'a secoué.

C'est cela qui me fait revenir à chaque fois.

Juste quelques chouettes heures partagées chaque semaine.